Tajma3t n Taqerboust.
Tajma3t, signifie lieu de regroupement ou rassemblement des villageois, car on ne peut parler de tajma3t dans les villes; c'est propre à la vie rurale. Dans les villes on trouve les places publiques, les mosquées comme lieux de rencontres…..
Tajma3t de Taqerboust, est comme toutes 'Tijmu3a' des villages, elle rassemble tout le monde des hommes, vieux et moins vieux: c'est comme une école pour celui qui veut. Tajma3t c'es pour les adultes (hommes) et rester tout le temps à la maison c'est pour les mineurs, les filles et les femmes.
Si tajma3t n'est plus là où elle fut, il n'en reste que le lieu tout transformé, réduit en un bout de rue qui porte encore son nom: 'Avrid n tejma3t'.
Si tajma3t se trouve dans beaucoup de villages près de la mosquée, celle de mon village l'est aussi.
Au tout début, au 16ème siècle, la mosquée était bâtie au lieu dit TGHILT N ATH CHIVA, tajma3t était tighilt ath chiva et le long de azriv n ath moqrane vers tighilt n ath raveh en passant par l'djama3 Ufella. De plus en plus le village grandit, tajma3t se fixait plus loin de ldjama3 Ufella. Quand la vieille mosquée ne pouvait plus contenir tout le monde, le célèbre 3mer we3li, l'ancêtre des ath 3mer we3li, fit don d'un terrain où on érigea une autre mosquée. La mosquée d'aujourd'hui. Puis céda encore une autre parcelle plus bas.
Pour ce qui est de tajma3t, c'est devenu l'espace qui s'étendit en forme trapézoïdale plus large à l'est qu'à l'ouest, est limitée par le café de mouhend egw akli à l'ouest et l'épicerie de salem n ath a3beslam à l'est.
La rue transversale s'étend depuis la fontaine d'azrou (abassal egw ezrou) jusqu'à azendjar n Tchiha, elle était étroite sinueuse et ondulée, tout petits, quand on la traversait en courant, on eut les sensations de marcher sur des vagues…
Les ruissellements des eaux usées, les odeurs des bouses, des dépotoirs familiaux intérieurs et ceux de proximité formaient le propre de la vie au village. Malgré tout cela tajma3t était toujours un espace assez propre. Les déchets n'étaient que les restes de la paille ou du foin, le fumier et les bouses dont tout le monde usait comme engrais naturel. Rien de cela n'est jeté….dans les rues. Tous se ruaient pour les ramasser. A défaut, les propriétaires des cafés maures font nettoyer l'espace en faisant travailler les gens démunis et autres nécessiteux pour un thé ou un café au lait.
Les sages du village pensaient aussi aux voyageurs et passagers, nos ancêtres sont connus de par leur hospitalité, l'invité est respecté, bien accueilli, et bien traité. Toutes les familles garantissent par tour de rôle les besoins des hôtes du villages. Avant, la mosquée servait de lieu d'accueil, après on bâtit à coté de la fontaine de trajma3t des écuries, et une chambre pour les passagers. On recevait des marchands de partout, même du sahara.
Les mômes s'étonnent de voir à tajma3t, des ânesses, ou plus encore des chameaux et des gens qui ne parlent pas le kabyle, ou qui parlait un kabyle différent du leur!
Six ruelles desservaient Tajma3t:
1)Celle de Tajam3t tamejtouht: se dirige à l'ouest pour joindre avrid Imula au lieu dit Azendjar n Tchiha
2)Celle de tizra timellalin, descend vers tighilt inurar pour rejoindre le passage n ddaw 3fir et aboutit jusqu'à Tineqqichine.
3)Celle de ldjama3: qui déverse derrière la mosquée, azriv n ath 3mer, azriv n t mulutt juqu'à abrid n ddaw taddart (ddaw u 3fir).
4)Avrid tejma3t vers tazruts n sidi youcef: prend depuis les maisons des ath mhend u qaci, vers le nord jusqu'à tazrouts n sidi youssef où elle rejoint abrid Umalu.
5)Azriv ijennadene: prend dans le coin d'en haut de tajma3t, parallèlement avec la source de avrid n tejma3t, une ruelle interne vers les maisons des ath Chatar, ath abdeslam, ijennadene, ath wa3li, et ath mhend. Et quelques maisons des ath qaci.
6)Azriv n ath chiva: il relie ldjama3 Ufella avec tajma3t, comme il rejoint aussi avrid Umalu par tighilt n ath raveh.
Je me représente tajma3t comme un soleil et les ruelles qui en prennent source comme des rayons de ce soleil. Source de vie et de la chaleur qui attise l'amour dans les cœurs de habitants de mon village.
Sur la placette de tajma3t, il y avait un grand mortier en pierre devant un des cafés maures, des bancs en pierre "Iduknane" longeaient les façades des quelques épiceries,… font offices de bancs publics, mais priorité aux plus âgés. Je comptais deux sur la partie ouest, trois ou quatre sut le flanc est. Le village connut le un café maure d'ou3ezzoug, puis celui de mouhend egw akli, l3arvi 3ethmane, si lhoucine….et de petites boutiques comme celles belqacem n at belqacem (lallemane) et tahar i3emmarene, salem n ath 3ebdeslam, deux couturiers dont je me souviens Khali lekhdher et akli n ath lefsih….et bien d'autres vinrent garnir tajema3t et la rue transversale jusqu'à l'épicerie de abbas hcene, et mess3ud n at muhend (Dadda ssou).
Tajma3t, pendant l'été en particulier, est le lieu privilégié pour les travaux de confection tels, le tressage, la confection des couffins, des cordelettes en fibre de palmier nain, des cordes, et des gros filets (tichevkine) et (lemdhaleq) pour le transport de foins et blé ou orge moissonné…
Tajama3t est le lieu où est discuté ce qui a trait à la vie de la communauté, les volontariats, les rassemblements funéraires, l'entretien des chemins agricoles, tous les hommes majeurs sont tenus de respecter les appels du "Verrah"en répondant présent au rassemblement. Aussi, ces rassemblements sont les moments où on exécute les verdicts à l'encontre de ceux qui violent les traditions, et les lois de la communauté. Des contraventions, des corvées, le boycott (la mise en quarantaine), et même l'incarcération …etc.
Parmi les "amine" du village on peut citer, 3mer wa3li, l3ervi n ath moqrane, mouhend ath wa3li, tahar n ath boussetta, achour n ath lhoucine…et parmi les sages qui font la revue orale de présence au VERRAH, sans stylo ni liste, est gravé le nom de Lounis athmane, qui épelle tous les majeurs du village par nom et prénoms n'usant que de sa mémoire. Grâce à tajmae3 chacun connaît tout le monde. Tous le reconnaissent l'étranger, le nouveau venu, l'invité.
Les vieux à tajma3t, surveillent, et veillent, font respecter les valeurs morales. Quand village ne disposait que de cette rue transversale, les femmes ne peuvent emprunter que la rue de tajma3t, on ordonne à tous de se ranger respectueusement et frayer passage. Quelqu'un de tajama3t tamejtouht transmet à ceux qui se trouvent à tajma3t tamuqrant et vis versa.
"NHICHEWT! AD 3EDDIN LEMMWACHEL!"
Jusqu'au jour ou des bœufs on cogné une femme à tajma3t. les sages étaient obligés de penser à un autre passage plus sûr et plus discret pour les femmes et familles.
C'est ainsi que pendant la régence de 3mer wa3li, on traça le passage dit Ddaw u 3fir; est ce depuis tazrouts lgherdh de 3mer wa3li pour traverser les champs des ath qaci, ath wa3li ath abeslam puis at guettaf, ath mhend, ath s3idh et enfin ath mes3ud we3li et pour remonter chez les ath lhoucine vers avrid imula.
En plus du rôle régulateur, tajma3t est le lieu des réconciliations, des festins collectifs ou repas "Tivuqay", comme elle est le lieu des divertissements: Chaque villageois qui organise une fête avec des "tambourins" (Idhebbalène) doit réserver une partie de "tambourin" en plein tajma3t. Tout le monde peut en profiter. Les danseurs de tous les âges se succéderont au milieu de la placette. Les cris, les coups de fusils, les vieux et moins vieux offrent aux yeux des autres leurs savoir danser…les stars étaient applaudies, et on accrochait à leurs turbans des billets de5, 10, 20, 50, et même de 100 dinars! Pendant Les rares fêtes aux cornemuses"boujlima" et la oua3da de zawiyya, on assiste aux scènes de transe, et de magie etc.
Si paris à sa tour Eifel, tajma3t de mon village a son frêne et sa fontaine! On ne peut parler de tajma3t, de mon village, sans citer le séculaire géant arbre: Taslent n tejma3t (LE FRENE DE TAJMA3T) et la fontaine de tajma3t, connue par son grand bassin qu'on appelait "avrone"réalisé avec de la pierre, paroi large.
Cette œuvre colossale où s'abreuvent le bétail du village, s'en approvisionnent les habitants des alentours, est large et profonde, parait aux mômes telle une grande mer. Encastré entre quatre gros piliers, et couvert d'une dalle en béton. L'eau se précipite sans fin dans le grand bassin. L'eau qui déborde, acheminée par de petites rigoles pour irriguer les potagers à tighilt inurar, ddaw we3fir jusqu'à tineqqichine et aussi jusqu'à tala quchah.
L'arbre séculaire "taslent" couvrait et une grande partie de tajma3t par son ombre, en été les gens y sentaient la fraîcheur, et trouvent le lieu comme meilleur pour les siestes, et rencontres conviviales et distractions. Ils gardent les lieux tels de fidèles sentinelles. Quand on fit élargir la rue, en 1973, on était obligé de l'abattre et démolir la grande fontaine.
De nos jours, tajma3t n'est plus qu'un bout de banc en béton sur lequel s'assoient quelques personnes qui attendent le moment de la prière à coté de la fontaine. Les vieux n'ont plus cet endroit, ils se trouvent obligés de se disperser ça et là le long de la rue principale. Leur présence s'efface de plus en plus, de la scène, ils sont réduits au silence par les nouvelles technologies: les journaux, radios et autres…..
Ecrit par: Laouchedi Hamid.
22, Octobre2008